babas (antennes raccourcies)

En musique caribéenne, il y a d’un côté les gardiens du temple, qui perpétuent la tradition en restant fidèle à l’héritage des anciens, et puis, il y a les explorateurs, qui ressentent le besoin de mélanger leur son avec de nouveaux courants. Sébastien Drumeaux, qui emploie beaucoup le terme de « cross over » pour qualifier sa musique, appartient à la seconde catégorie. Sur son premier EP, Fos é Lanmou (littéralement « force et amour »), il réussit à aborder en seulement 5 titres une large palette de styles, de la soul à la mazurka en passant par la trap et la musique classique. Son timbre rond et fragile s’adapte à chacun de ces registres, en laissant toujours une impression de vague mélancolie.

A contre courant de l’idée véhiculée par l’industrie musicale que les artistes et les chansons d’aujourd’hui sont périssables, ce jeune trentenaire s’est laissé le temps de mûrir ses chansons pendant plusieurs années. La musique peut aussi être un art qui se pense sur le long terme. Fos é Lanmou est une sorte de madeleine de Proust, un témoignage du périple musical et du travail d’introspection suivi par Sébastien. Les cinq morceaux de l’EP ont bien évolué, mais conservent leur vibration originelle. « Le projet est représentatif de mon cheminement personnel en tant qu’artiste, en tant que jeune antillais ouvert sur le monde »

Après avoir développé les titres seul, Sébastien a fait appel à d’autres artistes pour aller jusqu’au bout de ses idées. Il fait notamment appel aux beatmakers Monk’, Akuji, SoFly, au guitariste Yoan Chirescu et à la chanteuse Connie Bidouzo, pour explorer une vibe electro-trap sur le single Higher. Le quartet de choc lui concocte un arrangement dont on ne sait pas vraiment s’il nous emmène dans un good ou un bad trip. L’infra basse, les samples orientalisants, la guitare électrique, les chœurs évanescents, tout est fait pour provoquer chez l’auditeur dans une explosion de sensations. L’esthétique puissante choisie pour le clip évoque le mouvement Afropunk, encore peu connu en France. La vidéo met en scène la danseuse Ndoho Ange, crète iroquoise crépue et peau ébène, qui, en transe dans une baignoire, imagine son ascension vers la lumière. Un hommage plein de sensualité à la beauté noire.

Très influencé par la musique de film, Sébastien n’hésite pas flirter avec le domaine de la musique à l’image dans l’EP, aidé par le beatmaker Oliver DrumDreamers. Sur le titre Gabrielle, la noblesse des rythmes gwoka et la richesse des arrangements orchestraux donnent une dimension solennelle qui colle parfaitement au sujet: Sébastien y raconte l’histoire de son arrière grand mère, poursuivie par un esprit malin et assaillie de visions. L’élévation spirituelle, la famille et l’héritage culturel sont des thèmes récurrents que Sébastien aborde avec beaucoup de poésie grâce à la langue créole, chantante et imagée: Le titre Two Ta  (« trop tard »), mélange de soul/jazz et de mazurka, parle d’une personne qui croit avoir perdu ses racines après que sa maison familiale ait brûlé, tandis que Fos é Lanmou encourage à regarder au fond de soi même lorsque l’on croit s’être perdu.

La production musicale est le premier cheval de bataille de Sébastien. Après une formation de batteur professionnel et un BTS audiovisuel option son, il se détourne rapidement du parcours d’instrumentiste pour se concentrer sur la création. Il commence à chanter sur le tas, pour mettre des voix sur ses instrus. En parallèle de ses projets personnels, il produit pour les autres, notamment pour le rappeur Vicelow et pour la bande originale du film Fast and Furious 7. « Lorsque l’on produit pour un artiste, il faut comprendre ce qu’il veut, et s’oublier pour le mettre en valeur. Cela nécessite quasiment un accompagnement psychologique ! J’aime cet exercice, car il me permet de progresser, et d’élargir mon champ d’expression, en explorant des pistes que je ne me verrais pas emprunter  moi même».

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EP disponible sur Bandcamp